Les obsèques du Colonel Ouloto Tiédé Victor à Klaon

 D’Abidjan à Touleupleu

Carnet de voyage 

Les obsèques du Colonel Ouloto Tiédé Victor, décédé le 6 Mars 2025 m’ont offert l’opportunité d’un voyage dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, dans la région du Moyen Cavally, précisément à  Touleupleu et dans le village de Klaon.

Je tenais particulièrement à effectuer ce voyage pour les raisons suivantes.

1 – L’illustre disparu a été un des pionniers de l’Armée ivoirienne. Sa riche carrière militaire a fait de lui un acteur clé de la naissance de notre Armée nationale. Une très belle cérémonie d’hommage pour sa mémoire a d’ailleurs été organisée sur la Place d’Armes de l’Etat-Major Général des Armées le Mercredi 30 Avril 2025. J’étais présent à cette cérémonie émouvante.

2 – La fille du Colonel Ouloto, Anne Désiré Ouloto, actuelle Ministre d’Etat, Ministre de la Fonction Publique et de la Modernisation de l’Administration a un attachement tout spécial à la famille Assamoua. Elle nous a toujours assisté lors des moments de deuil, je pense particulièrement à sa contribution lors des décès du Patriarche Julien Assamoua et de Cécile Assamoua. Sa présence réconfortante aux côtes de la Famille Assamoua m’a profondément touché. Elle était aussi à nos côtés lors du décès de la sœur de notre Patriarche Hatry Koffi Ernest. Elle nous avait accompagné jusqu’à Assamoikro, village situé à 20 kilomètres de Dimbokro pour l’enterrement. Pour moi donc le voyage vers Klaon était une évidence.

3 – J’ai réalisé, avec Claude Tamo, en Octobre 2021 une grande interview-témoignage du Colonel Ouloto. Il en est sorti une vidéo de 38 minutes que nous avons offert, au nom des Armées, à la Famille Ouloto. Lors de cette interview, le Colonel m’avait parlé avec force et détails de son village Klaon, non loin de Touleupleu où il est né en 1942. J’étais donc curieux de voir ce petit village d’où était issu un Colonel de grand renom de notre Armée. Comment avait-il pu réaliser un tel parcours de vie entre Klaon et l’Etat Major Général des Armées où il a occupé de hautes fonctions ?

 

Avec mon ami Claude Tamo, nous avons pris la route le Vendredi 2 Mai 2025 à partir d’Abidjan pour nous rendre à Touleupleu. Nous avons marqué une pause à Guiglo pour y passer la nuit du Vendredi à Samedi. Si la route d’Abidjan à Guiglo en passant par Yamoussoukro, Daloa, Guessabo et Duékoué est praticable et particulièrement agréable à emprunter, il n’en est pas de même du tronçon entre Duékoué et Guiglo. Au passage j’ai noté le quasi assèchement du fleuve Sassandra au niveau de Guessabo. Cela m’a un peu surpris car dans cette localité les activités des pécheurs traditionnels sont intenses sur le fleuve. Comment allais-je pouvoir payer du poisson à mon retour à Guessabo si les eaux du fleuve étaient à un si bas niveau ?

 

Nous sommes arrivés à Guiglo après 20 heures. Les rues de cette ville sont impraticables. Si on peut légitimement saluer les efforts sur les infrastructures routières dans notre pays, je crois que à Guiglo, il reste encore beaucoup à faire. Pour retrouver notre lieu d’hébergement le Cheryne Hôtel, il nous a fallu nous faufiler entre des rues boueuses et impraticables. Nous sommes arrivés à un carrefour et l’hôtel état tout près. Mais comment y accéder tellement la piste était mauvaise ?

A l’hôtel Cheryne, nous nous sommes finalement installés vers 21 heures et nous avons demandé si le restaurant pouvait nous servir à manger pour le diner. Et Oh surprise, le personnel de cuisine était déjà parti. Nous sommes finalement partis en ville pour trouver à manger, à la terrasse d’un kiosque, non loin de l’hôtel. Après le repas, pour décompresser, nous avons décidé de nous rendre dans un bar de la ville ; celui que l’on nous a indiqué était le Crystal où le meilleur vin qu’on nous a servi était un Bordeaux du nom connu de … Carillonade. Nous aurions pu aller à la célèbre Place Houphouët-Boigny mais l’heure étant bien avancée, finalement nous avons pris la sage décision de nous reposer afin de prendre la route très tôt le samedi.

Sur le chemin du retour à l’hôtel, en pleine nuit, au fameux carrefour où nous cherchions comment accéder à l’hôtel tellement la piste était mauvaise, nous avons rencontré un automobiliste qui lui aussi s’était arrêté, était descendu de son véhicule pour essayer de trouver le meilleur passage pour accéder à l’hôtel. Je me suis mis à rire, voici quelqu’un qui a eu le même problème que nous.

 

Le Samedi 3 Mai 2025, dans la brume et le brouillard, dès 6h30 nous avons pris la route en direction de Touleupleu en passant par Bloléquin.

La route entre Guiglo et Bloléquin est aussi en mauvais était et elle est empruntée par des mini car qui se livrent à des courses de vitesse qui font penser à un véritable rodéo. Maitrisant tous les pièges du tronçon, ils roulent à des vitesses folles, défiant tous les dangers.

Au fur et à mesure que l’on se rapprochait de Touleupleu, on pouvait voir de grandes pancartes à l’effigie de l’illustre disparu, signe de son ancrage dans la région et de l’affection que lui portent les populations.

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A la sortie de Bloléquin une surprise m’attendait. Claude Tamo m’avait expliqué qu’une nouvelle route bitumée avait été réalisée entre Bloléquin et Touleupleu, mais j’avoue que j’étais sceptique. Je ne comprenais pas comment on pouvait être sur une route aussi dégradée entre Guiglo et Bloléquin et subitement voir une nouvelle route bitumée après Bloléquin en direction de Touleupleu. Et Claude Tamo avait raison. En effet, juste après la maison de feu le Colonel Oulaï Gaston située dans le village Yoya, à la sortie de Bloléquin, vous découvrez, ahuri, une toute nouvelle voie bien bitumée en direction de Touleupleu. L’explication en est bien simple. Cette voie bitumée réalisée en 2015 vient désenclaver la ville de Touleupleu alors que l’ancienne route entre Guiglo et Bloléquin qui avait été bitumée depuis de longues années, est en mauvais état. C’est encore une des spécificités et des surprises que je découvrais dans l’Ouest du pays.

Finalement nous sommes arrivés à Klaon autour de 10 heures 30, juste avant l’atterrissage de l’hélicoptère qui transportait la délégation officielle venue d’Abidjan. Dans cette délégation se trouvait Monsieur Patrick Achy, ancien Premier Ministre. De nombreux administrateurs civils (préfets, sous-préfets) les attendaient sur le petit stade de Klaon qui avait été nettoyé afin de servir de piste d’atterrissage pour l’hélicoptère.

Ce petit village dont me parlait le Colonel Ouloto lors de notre entretien d’Octobre 2021, je le découvrais enfin après un long et difficile trajet. J’étais heureux, Klaon, village situé à la frontière avec le Libéria, aux confins du fleuve Cavally, enfin Klaon ! La piste entre Touleupleu et Klaon a été reprofilée et les populations de la région ont convergé massivement vers ce village. Je crois que de mémoire des gens de la Région, c’est la toute première fois qu’autant de monde se retrouvait à Klaon. Les obsèques du fils du village avaient permis cette convergence des populations vers Klaon. Le destin unique de ce digne fils de ce village si lointain aura ainsi trouvé son sens. Et les forces de l’ordre avaient bien fait les choses. Des éléments de la Gendarmerie Nationale ont été mis tout le long du trajet entre Touleupleu et Klaon pour guider et assurer la sécurité.

 

J’ai alors imaginé les efforts que le jeune Ouloto Tiédé avait dû faire depuis les années 40 et 50 pour quitter son village et avoir le fabuleux destin le menant à cette carrière d’Officier supérieur dans l’Armée, lui qui est venu d’un si lointain village, aux confins de la frontière avec le Libéria. Quelle leçon de vie et de perspicacité ! Tout est possible à force de travail et d’amour pour son pays.

 

A Klaon, j’ai remarqué la belle petite église catholique construite en 2021 grâce à la Ministre Anne Désiré Ouloto. Cette église est dénommée « La Paroisse Notre Dame de la délivrance de Klaon ». Le jour de son inauguration, l’Evêque Gaspard Béby avait eu ces mots :

« Une église, dans son architecture, n’est pas une maison de couchette. Elle doit élever les regards vers les désirs d’en haut, élever le regard et l’humanité vers Dieu. Nous sommes à un rendez-vous eucharistique de l’humanité et de la vie éternelle. Les biens que nous communique la foi, c’est la vie éternelle. » Je n’ai pas pu m’empêcher de faire une photo devant ce bel édifice religieux.

Sur le chemin du retour, au pied des travaux d’un pont en construction, entre Touleupleu et Bloléquin, nous avons vu une image saisissante d’effroi. Un véhicule s’est retrouvé sur une motte de terre après avoir percuté deux dos d’âne. Je regrette de n’avoir pas fait de photo. Des accidents de la circulation de ce type, nous en avons vu. J’ai encore en mémoire ce camion remorque dont le plateau s’est affaissé, littéralement coupé en deux sur le bas-côté entre Bloléquin et Guiglo. J’ai aussi vu de trop nombreux camions délestés de leur chargement et étalés sur le bas-côté, les quatre roues en l’air. Les conducteurs avaient dû, soit s’endormir au volant, soir rouler à des vitesses incontrôlées. De nuit, il est fréquent de croiser des cars et des camions qui ont littéralement des spots de boîte de nuit sur le front de leur véhicule. Ils sont multicolores et vous ne pouvez pas ne pas les remarquer dans la nuit. Mais ces gyrophares ou autres phares multicolores sont-ils autorisés ? Je n’ai pas la réponse à cette question, mais ils sont nombreux à s’équiper de la sorte sur nos routes et … de nuit ils sont bien visibles.

Sur le chemin du retour nous avons marqué une halte à Bloléquin pour casser la croute. Mais où trouver un espace pour manger ? Je me suis adressé à un policier rencontré au hasard à un carrefour. Sa réponse m’a surpris. Je lui ai demandé de nous indiquer le meilleur maquis de la ville et pour toute réponse il m’a dit :

  • « Je suis ici depuis deux ans mais je ne connais pas de maquis, je suis constamment chez moi à la maison ». Curieux comme réponse car je pensais que justement les policiers devaient bien connaitre leur environnement.

Finalement on nous a orienté vers le maquis « Chez Fernande » et là, oh surprise, nous avons mangé un tchep au poisson préparé par un jeune de la région. Manger un plat typiquement Sénégalais à Bloléquin, et en plus, un plat mijoté et préparé par un homme originaire de Bloléquin ; je vous laisse imaginer ma surprise. Au hasard des conversations avec un jeune rencontré dans le restaurant j’en ai appris un peu plus sur les difficultés dans les infrastructures routières de la Région. Plusieurs rendez-vous ont été manqués pour la réalisation des infrastructures routières ; des engins de travaux publics qui arrivent dans la Région pour donner l’illusion de l’imminence de lancement de travaux et quelques jours après, ces engins repartent sans avoir commencé des travaux. Le fort potentiel économique de la Région devrait, à mon avis, aboutir dans les années à venir à une meilleure prise en charge des travaux des infrastructures routières qui sont la grande plaie de toute la Région. L’accès par voie routière est fortement ralenti dès que vous arrivez à Guiglo. Notre interlocuteur dans le maquis « Chez Fernande » nous a fait la remarque suivante : « A Abidjan vous avez de l’argent pour inaugurer des marchés aux fruits alors que nous ici on a dû mal à trouver des routes pour aller dans nos villages ».

 Partis de Klaon à 12 heures 30, nous sommes arrivés à Yamoussoukro aux alentours de 21 heures après une halte à Guessabo pour acheter du poisson. Ce long périple m’aura permis de voir Klaon et d’honorer la mémoire de l’un des pionniers de l’Armée ivoirienne. Il m’aura aussi permis de me rendre compte des énormes défis en matière d’infrastructures routières dans notre pays, singulièrement dans l’Ouest.

 

Ce long voyage m’a remis en mémoire deux auteurs bien connus de la littérature africaine. Le premier, c’est Camara Laye dans son livre à succès, l’enfant noir, il écrivait :

« J’étais enfant et je jouais près de la case de mon père. Quel âge avais-je en ce temps-là ? Je ne me rappelle pas exactement. Je devais être très jeune encore : cinq ans, six ans peut-être ». Je vais paraphraser ce texte et le porter en paroles par le Colonel Ouloto.

« J’étais enfant dans mon village natal de Klaon dans la Sous-Préfecture de Touleupleu. Quel âge avais-je en ce temps-là ? Dix ans, onze ans peut-être. J’avais été fasciné par un militaire du rang, un caporal qui venait dans notre village et qui y appliquait la rigueur militaire. Il obligeait tous les habitants du village à la propreté et au civisme. Il donnait des ordres, il commandait et il veillait à l’application des consignes de propreté qu’il avait données. J’étais toujours enfant quand ce Caporal me fascinait. Et ce Caporal c’était mon oncle, un ancien de l’Armée coloniale. Je m’en suis ouvert à lui et je lui ai dit que je voulais devenir Caporal comme lui. C’est ainsi que mon oncle m’a inscrit au concours d’entrée à l’Ecole Militaire Préparatoire Technique de Bingerville, concours que j’ai réussi en 1952, année où je devenais enfant de troupe avec le matricule 800. Je commençais là les sillons de ma vie militaire qui m’ont conduit à de très hautes responsabilités au sein de notre Armée ».

Le deuxième texte est de Birago Diop, écrivain et poète Sénégalais, celui qui aura ouvert les voies qui mènent à l’esprit africain. Je retiens son puissant poème « Les morts ne sont pas morts ». Le poète nous y invite à écouter les choses plus que les êtres, à entendre la voix de l’eau, le souffle du vent, à regarder dans l’ombre et à y retrouver des sources de vie, des témoignages de la présence des morts. A travers ce poème intense c’est la magnificence des êtres partis mais présents. La vie, et désormais la mort du Colonel Ouloto me ramène vers cette vérité philosophique portée à son summum par Birago Diop. Séchez vos larmes, Famille Ouloto, le Colonel n’est pas mort il est présent par son silence et par ce qu’il a donné de si authentique à son pays, sa vocation pour les Armées, sa vie en tant que pionnier d’une œuvre nationale qui se perpétue et qui le garde en exemple pour les jeunes générations.

 

J’ai quitté le village de Klaon avec la quasi-certitude de l’éternité du Colonel Ouloto Tiédé Victor. Tout y avait commencé pour lui quand il était enfant et qu’il jouait dans son village ou sa vocation pour les Armées a véritablement commencé. J’étais enfant et je jouais dans mon village natal. Je sais désormais qu’il y est auprès de ses ancêtres avec le sentiment et le cœur léger, pour l’éternité.

 

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